Étiquette : condition de la femme (Page 1 of 23)

Au fil des pages avec Nourrices

J’ai lu Nourrices de Séverine Cressan (éd. Dalva, août 2025, 272 pages), un court roman se déroulant dans la campagne française, sans doute au début du XIXe siècle. Épouse d’un bûcheron Andoche et d’un petit garçon Jehan, Sylvaine devient une nourrice comme d’autres femmes de son village. Pour sa première fois, elle se voit confier un bébé de la Ville, Gladie Chagnon, sa jeune mère étant une domestique devant être nourrice du bébé de la famille bourgeoise qui l’emploie. Mais lorsque le bébé décède, elle l’échange avec un autre bébé abandonné avec un carnet qui raconte son histoire quelques jours plus tôt dans la forêt. Mais le subterfuge pourra-t-il tenir alors que, quelques mois plus tard, Sylvaine se retrouve, à nouveau enceinte et entraînant alors le sevrage du bébé dont elle a la garde? 

J’ai été déconcertée par un premier chapitre qui pose le ton du récit, dans une dimension ésotérique et onirique ainsi que l’insertion de courts poèmes auxquels je n’ai pas été sensible tant ils m’ont paru incongrus. Il est avant tout question de la relation maternante, très charnelle, de Sylviane à l’égard des enfants, que ce soit les siens ou ceux recueillis. Je m’attendais à ce que le système des nourrices soit plus détaillé et plus réaliste, celles-ci passant ici par un intermédiaire méprisable, La Chicane qui sert de meneur en faisant le lien entre le bureau de placement ou l’orphelinat, récupérant les enfants placés par leur famille ou abandonnés dans les tours d’abandon et en distribuant les salaires.

La marchandisation des corps des femmes allaitantes y est pourtant bien montrée, pour des raisons avant tout économiques, que ce soit du côté de la nourrice ou de la mère confiant son nourrisson pour pouvoir continuer à travailler, souvent du milieu urbain ouvrier, ou lorsque la mère appartient à la bourgeoisie, pour des raisons sociales (mondanités, signes extérieurs de richesse d’avoir une nourrice à demeure ou tabou des relations sexuelles pendant l’allaitement, ce qui entraîne un retour de couches précoces et de nouvelles grossesses…).

J’aurai également apprécié des personnages moins caricaturaux, entre la « brave » paysanne bientôt veuve, le détestable meneur profiteur qui se fait de l’argent sur le dos de ses pauvres nourrices, la « méchante » nourrice qui fait peu de cas des bébés confiés sans qu’il n’y ait la moindre conséquence, une vieille femme connaissant les secrets des plantes et un brin sorcière, une jeune domestique à la merci de son riche employeur qui l’a violée mais sachant lire et écrire, une mère bourgeoise mondaine dont l’emprise du mari et la perte de son bébé la pousseront dans la folie…

Sont ainsi dépeints différents figures liées par cette industrie du lait entre les mains des hommes ayant eu cours jusqu’au début du XXe siècle et étant bien ancienne, d’abord au sein de l’aristocratie française où il était mal vu d’allaiter, acte perçu comme rabaissant le corps à sa partie bestiale et servant de contraception allant à l’encontre de produire un héritier. Mais n’est-ce pas aux femmes de choisir et d’être libres de leur corps, sans contrôle patriarcal permanent et oppressant? 

Il y est ainsi question de la mise en nourrice à emporter ou sur lieu, de la surmortalité infantile très élevée qui en découle et qui aboutira à la Loi Roussel du 23 décembre 1974 sur la protection des enfants du premier âge (« Tout enfant âgé de moins de deux ans, qui est placé, moyennant salaire, en nourrice, en sevrage ou en garde, hors du domicile de ses parents, devient, par ce fait, l’objet d’une surveillance de l’autorité publique ayant pour but de protéger sa vie et sa santé »). Un lecture en demi-teinte qui vaut surtout pour la mise en avant du métier de nourrices, sevreuses ou gardeuses dont le rôle était si importante dans la vie de nombreux nourrissons, avant l’arrivée du lait en poudre stérilisé et du développement au XXe siècle de la mère au foyer permettant l’allaitement, pour des raisons encore une fois financières avant l’intérêt de l’enfant et de la création des lactariums qui permettent le don de lait maternel! 

Pour d’autres avis plus enthousiastes sur ce roman: Eimelle et Alexandra.

Challenge Petit Bac 2026 d’Enna #4 Catégorie Mot au pluriel: « Nourrices »

 

Au fil des pages avec Fleur de roche

Pour une lecture commune avec Enna, Nathalie et Eimelle dans le cadre du Mois Italien 2026, j’ai lu Fleur de roche d’Ilaria Tuti (éd. Stock, coll. La Cosmopolite, mars 2023, 384 pages), un roman historique s’inspirant de faits réels et se déroulant à partir de juin 1915, sur les cimes de la Carnie, dans le Frioul, dans le Nord-Est de l’Italie, à la frontière avec l’Autriche-Hongrie. Âgée de 20 ans et s’occupant de son père mourant, Agata Primus se porte volontaire avec d’autres femmes de son village Timau, pour porter, sur sa hotte, des munitions, ravitaillements et médicaments, parfois plusieurs fois par jour, sur la ligne de front italo-autrichienne. Comment garder espoir et son humanité quand les morts s’accumulent? 

J’ai apprécié découvrir la participation à l’effort de guerre, pendant la Première Guerre mondiale, de ces paysannes italiennes devenues « porteuses » et qui ont fait preuve de courage, force morale et d’abnégation, en gravissant les versants escarpés de la montagne, là où même les mulets n’arrivaient plus à passer et même lorsqu’en hiver, la neige venait tout recouvrir, malgré le poids de leurs charges et le danger permanent, les tireurs d’élite autrichiens pouvant tirer à tout moment. J’ai trouvé que le résumé de la quatrième de couverture, comme de plus en plus souvent, ne reflétait pas ce récit, la romance étant vraiment accessoire et n’arrivant qu’à la fin. Il y est surtout question de la vie civile à l’arrière et pourtant si proche du front, entre pauvreté de la population, privations, survie et peurs de l’invasion autrichienne, les soldats italiens, malgré leur nombre, semblant bien mieux préparés et équipés que ceux austro-hongrois… Les personnages sont attachants, malgré leur rudesse et les choix insoutenables qu’ils sont amenés à prendre, que ce soit Agata, Viola, Lucia, le capitaine Colman, le docteur Janes ou le prêtre Don Nereo…

Il y est ainsi question de la condition des soldats et des civils, femmes et enfants en temps de guerre, de pauvreté, de courage, de la question d’obéir ou non aux ordres, même les plus absurdes, sous peine d’être fusillé lors de cours martiales expéditives, de mutinerie, de désertion, de fraternisation avec l’ennemi autrichien, d’entraide, du sens de la vie et de la guerre, de patriotisme, de propagande de guerre… Le regard d’Agata (la narratrice) va ainsi changer au fil du conflit, son passage à la vie adulte étant fortement marquée par la guerre, un regard profondément humain et antimilitariste, pointant l’absurdité de la guerre et des violences engendrées. Un bon moment de lecture même si j’aurai préféré une fin moins fleur bleue et certains passages qui m’ont paru un peu trop romanesques pour être crédibles! L’autrice s’est pourtant fort documentée pour écrire ce roman et rend un bel hommage à ces femmes qui m’étaient jusqu’alors inconnues. Les faits évoqués du Front italien ne sont malheureusement pas sans rappeler ce qui s’est passé sur le Front de l’Ouest. Cela donne envie d’aller à Timau et à son musée sur la Grande Guerre pour en découvrir plus sur les Porteuses de la Carnie comme Maria Plozner Mentil. 

Pour d’autres avis sur ce roman: Enna, Nathalie, Eimelle et Katell.

Participation #1 Le Mois Italien 2026 d’Eimelle #LC

Participation #3 Challenge Pages de la Grande Guerre 2026 de Nathalie #Un destin oublié, tragique, extraordinaire

Au fil des pages avec Girls Bazaar

Pour la lecture commune d’avril 2026 des Étapes Indiennes, j’ai lu Girls Bazaar de Ruchira Gupta (éd. Slalom, avril 2024, 391 pages), un roman jeunesse à partir de 15/16 ans et inspiré de faits réels, l’autrice après avoir réalisé un documentaire « The Selling of Innocents », lorsqu’elle était journaliste, ayant fondé une ONG Apne Aap.

Heera est une adolescente de 14 ans qui vit avec sa famille pauvre de la caste nomade des Nats, dans la ruelle du quartier surnommé Girls Baazar à Forbesganj, une ville du Bihar, un État du Nord-Est de l’Inde, à la frontière avec le Népal. Lorsqu’elle est renvoyée de l’école après s’être battue avec Manoj un garçon qui la harcèle et dont le père est policier, son avenir est menacé. Malgré la protection de sa mère, pourra-t-elle échapper à la tradition qui condamne les jeunes filles comme elle et ses deux sœurs cadettes, Chotu et Sania, à la prostitution une fois arrivée à la puberté? Finira-t-elle comme sa cousine Mira Di, exploitée sexuellement par ses parents et son frère aîné au sein d’une back-room ou vendue pour être envoyée, à l’étranger comme d’autres jeunes filles enlevées au Népal? Sa rencontre avec Rini Di, la directrice d’un foyer pour jeunes filles lui ouvrira-t-elle une autre voie grâce à l’enseignement du kung-fu? Heera pourra-t-elle être maître de son corps et de son destin?

J’ai eu un peu de mal au départ à entrer dans l’histoire, le style d’écriture étant très simple et descriptif, proche du documentaire. Roman jeunesse oblige, le schéma narratif reste également classique, tout s’enchaînant de façon attendue, préservant le sort de l’adolescente qui m’a paru rester parfois extérieure à son vécu (en particulier lors du deuil de sa petite sœur) même si on ressent bien ses émotions: sa peur, sa détresse, sa colère ou bien encore sa culpabilité d’échapper au même destin que celui de sa cousine ou comme elle le craint, de sa meilleure amie Rosy qui a quitté l’école il y a plusieurs mois.

A travers le personnage de Heera, c’est tout un réseau international de prostitution qui est décrit, les jeunes filles étant enlevées ou vendues par leur famille, après avoir été mariées contre leur gré et vendues à des compagnies de danses ou en leur faisant croire un véritable travail à l’étranger, le trafic s’étendant entre l’Inde, le Népal et les États-Unis. Comment peut-on lutter contre un système bien rôdé qui profite à tout un quartier tenu par le redoutable et riche proxénète Ravi Lala? Comment mettre fin à ces mécanismes de la pauvreté qui ne font qu’entretenir cette tradition? 

Même si les thèmes abordés sont durs, ce récit est plein d’espoir et de solidarité, Heera évoluant et s’affirmant grâce au kung-fu. Il y est ainsi question de prostitution et de trafic d’êtres humains, les proxénètes s’appuyant sur le système des castes qui malgré leur interdiction continuent d’avoir une influence néfaste et liberticide sur la société indienne et la corruption policière tout en faisant la part belle à l’amitié, à la famille (avec son grand frère Salman) et à l’émancipation féminine… Un bon moment de lecture engagé et qui se termine heureusement bien pour Heera et sa famille! Malheureusement ce n’est pas le cas de toutes les victimes, même en France, les proxénètes se faisant souvent passer pour les petits amis. 

Pour d’autres avis sur ce roman ado: Nathalie, Hilde et Books&City (IG).

Participation #7 Les Étapes Indiennes 2026 de Hilde #Roman ado

Au fil des pages avec Anita Conti, océanographe

Après avoir découvert cette série Les Pionnières avec le tome sur Nellie Bly, j’ai lu, pour le thème « Bulles Vertes » de la BD de la Semaine, le premier tome, Anita Conti, océanographe de Luca Blengino, Nathaniel Legendre, Katia Ranalli et Florent Daniel (éd. Soleil, coll. Aventure, mars 2020, 56 pages), une BD documentaire retraçant la vie d’Anita Conti.

Rien ne prédestinait cette femme à devenir la première exploratrice océanographe française. Née en 1899 et passionnée dès l’enfance par la mer et la pêche, elle met un terme à son emploi de relieuse d’art  à Paris et se fait engagée, grâce à ses écrits journalistiques, par l’Office scientifique et technique des pêches maritimes (OSTPM) dans des missions scientifiques et campagnes de pêche, en 1935. Dans un monde masculin dans lequel il est mal vu d’être une femme à bord des bateaux de pêche, Anita Conti, autodidacte se révèle bientôt indispensable pour dresser les premières cartes de pêche et consigner le monde sous-marin. Mais la Seconde Guerre mondiale éclate et elle s’engage dans la Marine nationale sous couvert de travaux scientifiques des fonds marins pour pister et détruire les mines allemandes à détonation magnétique puis plus tard s’embarque sur un chalutier à destination de l’Afrique de l’Ouest. 

Cette BD développe surtout le début de ses travaux scientifiques, entre les 30 et 50. On y voit sa force de caractère et sa ténacité, permettant par son audace, la qualité de son travail et son savoir-faire à permettre l’exploration des fonds marins, à rationaliser les pratiques de la pêche puis à alerter sur les dangers de la surpêche industrielle et la vulnérabilité des fonds marins, au vu de son expérience sur le terrain ou bien encore en étant à l’origine de la pisciculture ou plus largement de l’aquaculture. On y croise également à la fin un autre explorateur océanographe célèbre, le commandant Cousteau. Un bon moment de lecture avec cette BD biographique, même si je n’ai pas trop accroché aux dessins et qui se termine sur un dossier biographique fort instructif!

Pour une autre BD documentaire sur Anita Conti: Eimelle. avec le roman graphique en noir et blanc dans la série Les Clandestines de l’Histoire, Anita Conti de José-Louis Bocquet et Catel (éd. Casterman, septembre 2024, 368 pages).

La BD de la semaine chez Blandine pour cette semaine

Challenge Petit Bac 2026 d’Enna #3 Catégorie Prénom: « Anita »

Au fil des pages avec L’homme sous l’orage

J’ai lu L’homme sous l’orage de Gaëlle Nohant (éd. L’Iconoclaste, août 2025, 350 pages), un roman historique se déroulant au cours de l’hiver 1917, dans un riche domaine viticole de l’arrière-pays catalan, dans les Pyrénées, loin du Front qui s’enlise. Un soir d’orage, un visiteur demande asile à Isaure Saurel qui le congédie sèchement, malgré les liens autrefois partagés quand, avant la guerre, il était un peintre reçu au domaine. Prise de compassion pour ce déserteur, sa fille Rosalie, âgée de 19 ans, va le cacher, à l’insu de toute la maisonnée, dans le grenier. La présence de cet étranger n’est-il pas un trop grand risque encouru?

Le récit se lit très facilement et reste bien prévisible avec quatre personnages principaux déjà lus et relus dans un huis-clos qui fonctionne pourtant bien sous fond de quête de libertés, de dilemmes moraux et de vies brisées en temps de guerre: Isaure, la figure maternelle austère, digne et qui aspire à faire vivre le domaine viticole, son mari et son fils étant sur le Front, l’ingénue Rosalie et sa découverte du désir et des premiers émois amoureux, Théodore le déserteur qui n’a plus réussi à supporter les horreurs et absurdités de la guerre commises à Verdun et qui retrouve goût à la peinture et à la vie et Marthe, l’une des bonnes qui y voit l’occasion, par le chantage, d’avoir une vie meilleure, elle qui rêve d’une vie parisienne comme vendeuse élégante dans les Grands Magasins.

A la lecture de la quatrième de couverture qui mentionne « une jeune fille » comme une grande partie du roman, je pensais, à tort que c’était une enfant qui faisait le choix de cacher un déserteur et non une jeune femme (même si à l’époque la majorité était à 21 ans). Cela a biaisé mon attente du roman que j’avais repéré à sa parution, lors de la rentrée littéraire 2025.

Il y est ainsi question de la condition de la femme et d’émancipation féminine au cours de la Première Guerre mondiale, d’honneur et de lâcheté, du sort des blessés de guerre soignés à l’arrière, de chantage, du poids de la religion… J’ai apprécié qu’il n’y ait pas de jugement porté sur les personnages, chacun tentant de survivre comme il le peut, nécessité faisant loi. Il y est aussi question d’Art, de création artistique mise à mal par la guerre.

Un bon moment de lecture qui aurait pu s’arrêter avant les chapitres se déroulant plus tard et l’épilogue bien trop heureux voire mièvre à mon goût! J’aurai préféré une fin ouverte, la venue de ce déserteur restant alors une parenthèse émancipatrice à l’instar de ces femmes et/ou mères de soldats qui ont pu s’affirmer le temps de la guerre malgré la douleur de leur absence et l’angoisse de la perte et qui sont retournées à leur « place d’avant » à leur retour, sur les injonctions patriarcales et religieuses de la société!

Pour un autre avis sur ce roman: Nathalie (bien plus enthousiaste que moi). 

Participation #2 Challenge Pages de la Grande Guerre 2026 de Nathalie #La vie à l’arrière

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